3 - Des morts pour demain, Yorick Froelhy

Dans la nuit atrophiée des ruisseaux de sang pourpre

Dans la nuit apeurée des forêts d’outre-tombe,

Discutaient, solennels, sous la pâleur des combes,

Deux esprits décharnés, trépassés de la tourbe

[De nos oublis]

 

Le premier, un savant, dictait en se pâmant

Les valeurs du sage : « Mourir intelligent »

Il défendait la thèse du cerveau suprême,

Qu’il fût noir, ou vivant, ou tranché, ou indemne.

 

« Remplis-le, jeune ami, de la chair littéraire

Dont regorgent les veines de nos dictionnaires !

Pour décrire un cadavre et l’aura de ses maux,

Il ne faut guère plus que l’apparat des mots ! »

 

Le second, intrigué, n’émit pas d’objection :

Il fallait accepter l’avis de ses confrères.

Il se contenta donc d’épousseter son suaire

Qui s’imbibait encor’ de sa putréfaction.

 

Le savant s’arrêta, et fit tinter ses poches :

Il cherchait les versets qu’il engendra la veille :

« Ave, discipule ! Jouis donc de ces merveilles

Que j’écrivais tantôt ! »

 

                                      « Lune, reine des roches !

Quand je bois ta lueur, avalant tes mystères,

Je maudis la pénombre de ce Clair de Terre

Qui t’a défigurée, ô l’innommable môme !

Comment diable a-t-il pu assombrir ton génome !

Je voudrais m’aveugler, pervertir mes capteurs !

Effriter mon regard sur l’airain de l’ailleurs !

C’est le scandale aqueux de tes sources pérennes !

Plus de sang dans le fleuve ! Es-tu donc encor’ reine ?

C’est un clic, c’est un clac, c’est une péninsule

Qui se détache alors de la sphère-pustule !

C’est un doux revolver, qui en pleurant, me crible

Des foudres de l’échec ! Haines incompatibles

Qui étouffent nos âmes ! Troublent nos visions !

Transformant nos versets en fatras ! Dérision !

D’un désir qui se noie dans le flot imbuvable

De la diction savante et de « l’art de la table »

Qu’est devenu jadis le travail du poète ! »

 

Le second, intrigué, scandalisé peut-être,

Ne peut plus accepter l’avis de son confrère.

Il est parfois grinçant de songer à se taire,

Quand notre art est brûlant d’enterrer vos lexèmes :

 

« Ce n’est que poudre aux yeux ! Tu l’as avoué toi-même !

Tu n’as rien d’un artiste ou d’un mort mélodieux !

Tu te tapis derrière tes versets odieux !

Tu matraques des mots, les contrains aux flexions

Dont tu ne saisis pas la signification !

Ton écrit expirant n’est qu’un vaste tombeau !

Un cimetière acerbe et rempli des rameaux

Du cadavre hypocrite aux lunettes carrées

Qui voit, dans ses leçons, un poème engagé

Sur la mort picturale ! Mais laissez-moi rire !

Plutôt que de vous épancher sur vos ouvrages,

Arrachez-vous les yeux en arrachant vos pages !

Vous connaîtrez alors le plaisir de souffrir ! »

 

Le docteur malmené s’interdit la réplique ;

Il feignit un sourire, et posa sa question :

« Si je puis me permettre, entre deux agressions,

Qu’appelez-vous alors « poésie horrifique » ? »

 

Un rictus insolent sur les lèvres ternies

Du moralisateur à la verve endurcie :

 

« L’art du filet de sang est un ruisseau fébrile

Qu’il convient d’apprécier dans sa morne splendeur !

Pas de vers, ni de style ! Admirez la torpeur !

Il suffit d’un iris pour honorer la bile !

Remballez vos chiasmes, vos allitérations !

Vos « pérenne », ou « génome » et vos institutions !

Saisissez la froideur et l’amour du cadavre

Quand il gît sous vos pieds en se décomposant !

N’allez pas inventer tant de termes savants

Pour imager l’horreur ! Dieu, que cela me navre !

De ces préceptes vains, on nous saoule, on s’abreuve !

On matraque le sens et la beauté de l’œuvre !

Vois plutôt, sans parure et sans vos apparats

La nature sincère du réel trépas ! »

 

Il saisit un poignard, sous le halo de lune,

Qu’il embrasse, en criant son amour pour les astres.

Une lame argentée qui se rit du désastre

D’un cœur sanguinolent sous la poitrine brune.

« Là tu vois mon ami, ce qu’est l’art horrifique.

Ce n’est pas la dictature de vos lexiques !

C’est le fait de ressentir la puissance amère

De nos œuvres !

Et de la vénérer jusque dans les Enfers ! »

Il se meurt.